Reconversion or not reconversion….

J’ai grandi dans un milieu où l’on croyait fermement aux vertus de l’école publique, où l’importance d’une école “gratuite”, pour tous, était une évidence, un postulat non négociable.

J’ai grandi entouré de gens, certes bourrés de défauts (et pas des moindres croyez-moi), mais soucieux de faire avancer les élèves qui leur étaient confiés, de les mener le plus loin possible, de leur ouvrir un maximum de portes.

J’ai choisi en pleine conscience de passer les concours de l’enseignement, au grand dam de bon nombre de ces gens avec qui j’avais grandi… D’autres voies m’étaient accessibles, mais j’ai préféré me lancer dans l’enseignement parce que, déjà, j’adorais voir les yeux de mes interlocuteurs s’allumer et pétiller quand ils comprenaient ou découvraient quelque chose de nouveau. Je ne suis pas devenu prof par défaut, je ne suis pas devenu prof pour les vacances (cette bonne blague! ), je suis devenu prof par choix.

Soyons clair, je ne me leurrais pas, je savais que je n’entrais pas dans un monde tout rose. Toute mon enfance et mon adolescence j’ai entendu mon entourage pointer les carences et les errances de l’Education Nationale. “On gère la pénurie en permanence” était une ritournelle incessante dans mon entourage. Et pour ce qui est de la reconnaissance, qu’elle soit sociale ou financière, je savais aussi qu’elle serait rare, pour ne pas dire inexistante.

Mais jamais, non jamais, je n’aurais imaginé que l’Education allait devenir ce marasme boueux, ce maelström de médiocrité, cette absence totale d’ambition pour les élèves, ce monde d’hypocrisie, ce petit jeu de pouvoir malsain…. Jamais je n’aurais imaginé que l’élève serait à ce point bafoué alors même qu’on le proclamerait comme le centre du système. Jamais je n’aurais pensé qu’on pourrait en même temps se lamenter sur l’inadéquation des contenus scolaires et des attentes du monde du travail et tout faire pour donner l’illusion aux élèves de vivre dans un monde où Oui-Oui donne le la et où les licornes multicolores foisonnent.

Désormais on propose des options aux élèves mais on ne leur donne pas le quota horaire officiel, et il ne faut rien dire. On ne prend pas la peine d’avertir les profs des matières concernées de ce rabotage horaire.

Désormais tout élève un peu ambitieux ou simplement soucieux de réussir ou d’aller le plus loin possible est pointé du doigt comme un être malsain et nauséabond. Son éventuelle réussite nuirait à ses petits camarades….

Longtemps l’école a joué le rôle d’ascenseur social, elle permettait à tout élève qui se donnait un peu de mal, qui faisait un minimum d’efforts, de progresser dans l’échelle sociale.

Désormais l’ascenseur social fonctionne dans l’autre sens, tout élève qui souhaite aller le plus loin possible est immédiatement rabaissé au niveau “moyen”, à savoir le minimum commun à acquérir.

Ce soir j’ai une amertume persistante au fond de la bouche, ce soir j’ai une infinie tristesse qui envahit tout mon être et avec elle un lot de questions.

Que sont devenues mes convictions?

Comment continuer à agir en accord avec ma conscience dans ce bourbier?

Combien de temps encore vais-je arriver à me lever tous les matins avec l’envie de retrouver mes gnous, avec l’envie de les faire progresser?

Combien de temps encore vais-je faire avec ces “désagréments” qui ne cessent de s’accumuler et qui, souvent, me mettent dans une colère noire?

L’optimiste en moi me dit que ce n’est que le contre-coup immédiat du dernier “désagrément” en date, que la déception (une de plus) face à l’attitude de certains et qu’une fois tout ceci digéré, je repartirai bon pied bon œil.

Mais la réaliste qui sommeille en moi me murmure à l’oreille: “Souviens-toi que tu as déjà ressenti tout ça… Souviens-toi que ça t’a mené tout droit dans le cabinet de ton médecin Cocker-Coquette…. Souviens-toi qu’elle t’avait alors parlé de reconversion professionnelle éventuelle…. Alors peut-être faudrait-il que tu y réfléchisses avant de resigner pour une visite chez Cocker-Coquette….”

Et la passionnée de s’insurger: “Mais je ne sais rien faire d’autre, et j’adore enseigner!”

Ce à quoi la réaliste rétorque “Oui…. mais pas dans ces conditions… Actuellement tu te sens entravé dans ta liberté d’enseigner… Alors….”

Alors je ne sais pas, alors j’écris mes états d’âme, qui, malheureusement, ressemblent un peu à ceux d’autres profs de mon entourage…

Et la mécréante absolue que je suis se surprend à prier une quelconque entité pour que tout se remette à rouler à peu près correctement…. parce que le dino sans ses gnous….

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9 commentaires pour Reconversion or not reconversion….

  1. Ariane dit :

    Mes amis, lassés du même constat et effarés des dégâts sur les enfants viennent d’ouvrir une micro école alternative. Vraiment micro pour le moment, 10 marmousets entre 4 et 8 ans. Mais qui grandira si nous lui prêtons vie. J’ai été élevée par des parents qui croyaient à l’école de la République, j’ai encore les larmes aux yeux en pensant à la façon dont nous étions souvent traités ! Je leur en veux encore ! Alors je soutiens les écoles qui tentent d’autres voies. Elles recrutent… J’dis ça, j’dis rien !

  2. Sabine T dit :

    Quel douloureux écho de mes propres pensées !!

  3. amanda dit :

    Comme déjà dit, tu dois faire un choix douloureux, pense à toi un peu aussi quand même. En pensée avec toi, comme on dit entre enseignants (ou ex comme moi )

  4. Mesange dit :

    Oui comme le dit Ariane il existe des personnes qui comme toi sont révoltées, qui veulent offrir autre chose aux enfants, qui y croient et se battent non plus dans le Grand Système, mais hors des sentiers battus. Il faut des profs comme toi pour aider ces autres lieux de prendre la relève car que deviendront nos enfants si nous n’y croyons plus? Et si tu as l’enseignement dans le sang pourquoi pas te mettre en quête d’un lieu où tes convictions (que je crois intactes à part ça) et ton talent peuvent s’épanouir sans qu’un système détraqué vienne te prendre toutes tes forces restantes. En pensée avec toi (dans mon cœur, je me bats pour la même chose dans un cercle bien petit, mais je sème les graines…..) Bises

  5. Camille-madeleine dit :

    Bonsoir,

    En lisant votre texte, ma première idée était très proche de celle d’Ariane, je comprends bien que cela soit en complet désaccord avec « le postulat non négociable : l’importance d’une école “gratuite”, pour tous » qui va de pair avec une école de qualité pour chacun.
    Autrement dit, vous êtes devant ce que la matheuse va appeler une équation sans solution, les matheux pour les résoudre inventent de nouveaux nombres … alors quelle pourrait être la « nouvelle dimension » pour sortir de l’impasse : une école alternative ? un départ pour un autre pays ? une autre façon de travailler à la transmission des savoirs ? une autre façon d’infléchir la société ?
    Votre billet appelle de ma part d’autres remarques :
    – j’ai plus de 60 ans et j’estime que l’Education Nationale ne m’a pas donné ce à quoi j’avais droit : des professeurs formés, la possibilité d’étudier les langues anciennes, les disciplines artistiques, etc …
    – l’école ne remplit plus son rôle d’ascenseur social parce que la société française est une société de castes où le chômage est élevé, où l’argent (si possible immédiat) est la seule valeur mise en exergue dans les médias et où l’esprit d’initiative se heurte au principe de précaution.
    – quant au marasme que vous décrivez, je m’entends le dire, il y a 25 ans … non, je ne suis pas une EIP 🙂

    Bref : Courage, fuyez mais …… ayez pitié de mes petits enfants que leurs parents persistent à confier à l’EN !

    Oserais-je vous souhaiter un beau Dimanche du Patrimoine ?

  6. Tsiporah dit :

    En septembre 2011 je n’ai pas fais de rentrée parce que lasse de tout ce que vous dites. Pour rester en contact avec les jeunes,et moins jeunes,pour continuer à transmettre et echanger, pour continuer à voir les regards s’illuminer de decouvrir de noiveaux horizons j’ai pris la décision de devenir bibliothécaire. Peut etre une piste à creuser…..

  7. Anne dit :

    Las… Comme nous sommes nombreux… Et si découragés…
    Faire mieux en dehors du mammouth… Ou sauver sa peau en changeant totalement de métier. Encore faut-il que l’on veuille de nous, de moi, ailleurs.

  8. Orignal-songeur dit :

    La réforme à venir est de toute manière dans le ton du discours actuel donné aux enseignants néo-titulaires et contractuels. En effet, les conseils donnés aux nouveaux enseignants (preuves à l’appui, écrites noir sur blanc dans le « Guide d’entrée dans le métier ») sont clairement, je cite : « ne soyez pas trop ambitieux ».
    Il est vrai qu’une jeunesse qui pense est une jeunesse dangereuse pour tout gouvernement qui n’a pas envie de se retrouver face à un 2e mai 68. On se croît de retour à la Rome des Césars, devant dire « ave » à de nombreux petits chefs, quitte à saper l’élan de notre jeunesse en quête de curiosité, de culture et de progrès, et se contenter d’abreuver ces esprits bouillonnants de pain de et jeux…

    Petite note d’espoir tout de même, pour l’avoir encore constaté récemment, les gnous ne sont pas si incultes que le pensent les décisionnaires et connaissent déjà la définition de dissidence…. « Tremble, carcasse ! »

  9. Ariane dit :

    Petite précision : la micro-école en question coûte 30 euro par mois aux parents ! Bon, à ce prix là, y’a pas de cantine, hein, il faut apporter le pique nique !

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