Souvenirs, souvenirs (une rentrée ordinaire….)!

Jour de la rentrée. Une masse d’élèves un peu impressionnés, accompagnés les uns de leurs parents, les autres de leurs grands frères ou grandes sœurs. Les profs principaux réunis dans un coin de la savane, au soleil, fouillent la foule du regard. L’air de rien, on repère les petits rigolos, on reconnait les petits frères ou les petites sœurs… C ‘est le moment de la mire…
Et soudain on s’agite dans mon dos. On me cherche. C’est à cet instant précis que j’ai compris que l’année ne serait pas de tout repos.
“- Le dinosaure? L’est où? Faut que je le vois immédiatement!
– Je suis là. Qu’est-ce qu’il y a?
– C’est dans ta classe que se trouve le dénommé Pierrafeu?
– Ouais, je crois bien que j’ai vu ce nom sur ma liste. Pourquoi?
– Il a tenté de mettre le feu à sa Tanière précédente à quatre reprises. Faut absolument que je vois à quoi il ressemble, et toi faut que tu le surveilles hein!”

Que voilà une année qui commence bien!

Et la suite de la journée sera de la même veine. Avis de tempête sur la Tanière et sa savane!

En temps normal le premier jour est un jour calme, les petits sont impressionnés, ils découvrent la Tanière, on les assomme d’informations, on leur donne des tonnes de papiers à faire remplir par leurs parents, on leur balance un emploi du temps compliqué à la figure, on leur distribue des livres de classe au kilomètre… bref, ça calme…
Et bien à la fin de la matinée voici le bilan dressé par un pauvre dinosaure qui pâlit de minute en minute:
Mon incendiaire, Pierrafeu, a en outre tout le temps la bouche ouverte et un léger problème avec le réglage du volume. Il ne connait manifestement que le mode « à fond »… et vu qu’il commente tous ses faits et gestes, et éventuellement ceux de ses camarades, il est plus que facilement repérable… “Moi pour le livre d’étude de la savane j’ai mis bon état! Tiens, mon stylo est tombé! Pourquoi il écrit plus? P’tain, ça fait chier” Une inquiétude de levée me direz-vous… Certes, il est impossible de ne pas savoir qu’il est là!

Un Petit Kangourou, tout le temps en mouvement, incapable de rester assis, est incapable de nous donner sa date de naissance exacte… entre celle qu’il m’annonce et celle inscrite sur les papiers de rentrée par la famille on constate tout de même un écart de deux ans… Mais après tout qu’est-ce que deux ans à l’échelle d’une vie?

Un grand gibon, Hortensius, ne me parait pas vraiment avoir l’âge annoncé et en prime est en constant décalage. Il prend la mouche à la vitesse de l’éclair. Et quand il monte en puissance c’est difficile de le faire redescendre! D’où des conflits à l’horizon, des mises au point régulières en entretien individuel quand il est calmé…

Un petit blondinet, Quintus, en permanence à l’ouest et toujours prêt à suivre les bêtises des uns ou des autres. A celui-ci nous allons devoir apprendre la vie en communauté et la nécessité de se conformer à un certain nombre de cadres…

Hyène, le petit frère d’un ancien élève… celui qui avait manqué me casser la gueule en surveillance de brevet blanc… Vicelard, dans tous les mauvais coups, mais difficile à prendre sur le fait…

Et je vous passe les couleuvres encore endormies, les seconds couteaux qui prendront de l’ampleur au fil de l’année, encouragés par l’exemple des plus « actifs »…

Que dire de la suite de l’année scolaire? Elle va ressembler à quelque chose comme ça:

Le dinosaure franchit tranquillement le seuil de la grotte des profs. Et là une horde de profs échevelés et hagards l’assaillent d’un feu roulant de questions et de récriminations:

“Hey, le dinosaure, ta sixième, ils sont vraiment insupportables. Petit Kangourou il s’est roulé par terre parce que je voulais qu’il copie la leçon!”

“Le dinosaure! Faut faire quelque chose! J’ai encore viré Pierrafeu. Il m’a dit que mon cours c’était de la merde! Il est insupportable! J’en peuuuuuuuuuuuuuuux plus!”

“Le dinosaure! Grand Gorille a appelé, faut que tu passes le voir dans son bureau, il reçoit l’éduc de Quintus! Au fait il s’est encore battu dans la savane aujourd’hui avant qu’on parte à la mare pour le cours de nage….”

“Ah le dinosaure, fallait que je te vois…”

Lorsque péniblement je parviens à m’arracher à ce flot incessant et à m’approcher de mon casier, c’est pour manquer périr sous la variante écrite de l’assaut oral ci-dessus mentionné: les rapports d’incident pleuvent littéralement de mon casier, les journées d’exclusion, les avertissements officiels et autres joyeusetés s’y entassent avec une délectation immonde.

Mon deuxième nom cette année-là est“Gueulard”, en référence au nombre élevé d’engueulades que je passe à ces élèves.
Des heures entières à mettre les points sur les i aux élèves. Leur apprendre le b.a ba de la vie en communauté dans une Tanière. Rester assis sur une chaise, écouter les autres (adultes comme élèves) quand ils parlent, ne pas communiquer par les coups et les insultes, se respecter et respecter autrui… Plus d’un trimestre là-dessus…

“Non, Quintus, tu ne peux pas te battre avec tout le monde à la moindre occasion.”
”Petit Kangourou, en classe, tu dois rester assis, et tourné vers le tableau.”
“Pierrafeu, avec quoi tu joues là, planqué dans ta trousse? Donne moi ce briquet! Je m’en fous qu’il soit cassé, c’est interdit par le règlement intérieur de la Tanière! Donne-le moi! Tout de suite!”
”Hyène! arrête d’asticoter Quintus! Et ne joue pas l’innocent! Inutile de jurer sur ce que tu as de plus cher, je ne te crois pas! Tu as croisé tous tes doigts, y compris ceux des pieds!”

Je suis en constantes relations avec Grand Gorille. Madame Tamanoir ne cesse de soigner les bobos de mes fauves et Bambi, notre assistance sociale, court de tanière individuelle en tanière individuelle pour essayer de mettre en place avec les parents desdits fauves un plan de sauvetage un minimum efficace.

Plongée dans un monde terrifiant…
Le monde de la maltraitance, le monde de la misère, financière et intellectuelle.
La honte des parents, leur incompréhension, leur impuissance.
Et au milieu de tout ça le dinosaure qui s’efforce de “créer des liens” pour que la situation dans la Tanière et au sein de la savane ne se dégrade pas encore davantage.

Quelques petits progrès, infimes. S’atteler ensuite à une autre tâche, encore plus ardue, convaincre les fauves un tantinet apaisés de se mettre véritablement et durablement au travail. Utopie? Peut-être mais l’espoir fait vivre, n’est-ce pas?
Et puis ce sont mes fauves, bruyants, perturbateurs, violents pour certains, mais terriblement attachants.. Des envies de meurtre très souvent, des moments de grâce aussi qui rachètent, aussi brefs soient-ils, tous les instants de colère et d’impuissance.
Leur sourire le matin quand je viens les chercher dans les rangs.
Leur air penaud lorsque je leur passe une savonnée de première catégorie pour leur énième exploit de l’année. Ces fauves qui prétendent se moquer de tout redoutent ma désapprobation… Ils me pourrissent la vie à bien des moments, je la leur pourris aussi en retour, mais je me bats avec eux et pour eux et tous le sentent. Tous ne veulent pas le reconnaitre mais tous le savent, au fond d’eux-mêmes.

Des preuves?
Leur air rayonnant quand je les félicite pour une heure de cours particulièrement calme, efficace et agréable… Preuve qu’ils progressent, envers et contre tout!
Leur demande pour qu’on refasse un cours qui a bien marché…
Leur bonheur d’avoir eu un cours agréable et non conventionnel.
Leur fierté à aller le raconter aux autres.

Et vous savez pas le pire? Quand en fin d’année je lâche mes fauves et les confie pour l’année suivante à un autre prof principal c’est avec un gros pincement au cœur! Ils vont me manquer!

C’est grave docteur?

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3 commentaires pour Souvenirs, souvenirs (une rentrée ordinaire….)!

  1. Mistinguette dit :

    Je croirais me lire ! J’imagine si bien mes zozos en 6ème : tu en as fait l’exact portrait… Sauf que j’espère qu’ils progresseront assez entre ma classe et la tienne pour ne plus être tout-à-fait les mêmes. Comme dirait quelqu’un que je viens de lire avec plaisir « l’espoir fait vivre » :o)

  2. pakita dit :

    pfff ! Quel boulot ! Quelle énergie !
    C’est un sacerdoce ce travail et j’imagine que le doute doit t’envahir bien souvent.
    Allez ! Courage !! Plus que 4 mois avant les grandes vacances 🙂

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