Avis à la population !

Alerte chimique sur la savane.

Combinaison étanche fortement recommandée.

Masque filtrant obligatoire.

C’est drôlement flippant.

Dire qu’il y a quelques jours encore, j’étais tranquillement installée dans mon quotidien de girafe épanouie au milieu des plus récentes portées de la savane… Oh, il y avait bien de temps en temps de petits écarts, hein… Tenez …

“Childéric ! Tu me prends pour une dinde ? Comment ça “ça fait un super trampoline !” ???? Tu descends de là tout de suite ! C’est la voiture du Rossignol Profdepipo ça ! Et rien à faire que ton père soit carrossier !”  

Voyez bien, la routine… Et puis un matin, IL est arrivé. Honnêtement, je n’ai rien vu venir. Enfin si : une toute petite silhouette, une bouille ronde plutôt sympathique, deux grands yeux gris très doux, lumineux…

“Bonjour, jeune homme, bienvenu dans la Tanière! Comment tu t’appelles ?

-Anthrax, Madame la Girafe.”

Je sais, je sais, ami lecteur : ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, mais que veux-tu ?  J’ai été faible. Liberté, égalité, fraternité, laïcité, égalité des chances et tout le toutim… Le conditionnement professoral a joué a plein. Il était bien un peu lent, un peu chonchon parfois mais… J’ai mis ça sur le compte de la timidité, de la difficulté à s’intégrer en cours d’année, et je me suis dit, Ô combien naïve girafe que je suis, qu’avec un peu d’attention et de fermeté, cette jeune pousse prendrait le pli comme les autres.

Je me trompais, que dis-je ? Je me foutais le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate.

Deux jours. Il lui a fallu deux jours pour me retourner la classe comme une crêpe.

Dès le lendemain, les récriminations pleuvaient de toute part :

“Maaaaaaaaaaaaaadame Girafe, Anthrax, il a traité ma mère !”

“M’dame Girafe, Anthrax m’a poussé !”

“Dis donc, Girafe, le p’tit nouveau, là … Anthrax… Il est tombé trois fois de sa chaise, en 55 mn, c’est beaucoup, non ?”

Personne n’avait cependant réussi à prendre le petit sur le fait… J’attrape Anthrax, entre quat’zeux. Mise au point, rappel des règles de vie… Mise au clair, aussi : cette fragile petite chose reconnait quelques manquements, mais explique qu’elle se contente de répondre aux provocations après s’être héroïquement contenue. Je lui conseille de s’éloigner de certains élèves qui, d’après lui, le tarabustent, lui rappelle que les adultes sont là pour l’aider en cas de problème.

Le surlendemain, pas d’Anthrax en classe.

Je m’informe.

“En raison de son comportement inacceptable en mathématiques (jet d’objets, bavardages, bousculades) Anthrax est viré 2 jours” m’éclaire obligeamment Grand Gorille, le CPE.

Super… La girafe peut remballer ses stillettos : à l’évidence, le grand prix de l’autorité, ce n’est pas pour cette année.

Je décroche mon téléphone et prends rendez-vous avec les géniteurs de la merveille. C’est le papa qui se déplace. Soucieux de la réussite de son fils, il n’approuve pas son comportement, mais à ses yeux, Anthrax doit bien se défendre si on l’agresse, non ? Ah bon, Anthrax accuse les mamans de ses petits camarades de se livrer à des activités répréhensibles, mais néanmoins tarifées, derrière Prisu ? Et le crayon de papier qu’il a lancé a malencontreusement atterri dans le dos du prof de math ? Oups…

3/4 d’heure plus tard, l’heureux père en arrive à la conclusion rassurante que son fils se comporte en classe exactement comme à la maison : là-bas aussi, l’angelot n’est jamais coupable de rien. C’est d’ailleurs M. Anthrax qui se retire en s’excusant ; le fiston, lui, repart en ayant fait quelques promesses de complaisance, pas plus ébranlé que ça.  

Je veux comprendre. Mardi, 11h, je lance officiellement “l’opération Anthrax” : 55mn d’observation du spécimen en question.

11h 02 : les élèves entrent en classe. Anthrax se fige dans le rang, lève le pied droite : le camarade de derrière essuie sur la semelle boueuse son pantalon blanc. C’est discret et imparable à la fois, bref, redoutablement efficace. J’en reste bouche bée.

11h 04 : tout le monde s’installe. Le pied d’Anthrax part en direction du sac de son voisin de droite, le manque de peu. Nos regards se croisent. “Je voulais juste déplacer mon pied, M’dame”. Ouais…..

11h 15 : le cours a commencé. Anthrax papote avec son voisin en désignant un autre élève du doigt. Il pouffe ouvertement. Le camarade visé n’est pas réputé pour sa patience ; il commence à s’agiter, énervant du même coup sa voisine, la studieuse Marie-Victorine qui lui reproche tout ce mouvement inutile. “Anthrax, tu poursuis la lecture du texte ?” “M’dame, j’ai perdu le fil, Chrysostome et Marie-Victorine font trop de bruit”.  J’en siffle d’admiration.

11h 25 : le crayon d’Anthrax atterrit entre les mains de Fulbert. Il faut sans doute y voir la main de Dieu, car quatre rangs les séparent.

11h 35 : Anthrax, sur le chemin de la poubelle, fait une pose pour expliquer à Paul-Kévin qu’il doit le laisser tranquille pendant la récré.

11 h 45 : nouvelle intervention divine : le crayon, mystérieusement revenu à son point de départ, gratte un dos dans le rang placé devant Anthrax ; l’asticoté proteste vigoureusement. Anthrax, impérial : “M’dame, sa chaise est trop près de ma table !”  “Anthrax, tu viendras me voir à la sonnerie”.

Midi. Face à face girafe-Anthrax.  Il durera très exactement 8 mn : autant parler à un mur. Oui, Anthrax s’est bien moqué d’un camarade, mais ce dernier se moque souvent de lui. Oui, il a lancé son crayon, mais c’est Fulbert qui l’avait demandé. Oui, il a bien donné des coups de crayon mais… Bref, tout est justifiable. Et les coups de pied ? Ah, les coups de pieds, c’est plus dur. Je le confronte sans ménagement à son hypocrisie, à l’image peu sympathique qu’il donne de lui-même aux autres élèves. Anthrax se tait, les lèvres serrées, l’œil mauvais, furieux et humilié d’être percé à jour. A aucun moment il ne semble envisager de se remettre en question. Finalement, je l’autorise à sortir. Il fait quelque pas, se retourne, et, avec un regard en dessous :

“Ben Paul-Kevin il a dit “Madame la Girafe, elle a le cul plat !”

J’éclate de rire et le flanque à la porte sans ménagement, ce qui préfigure sans doute l’avenir d’Anthrax dans la Tanière : à ce rythme, je doute qu’il y reste longtemps. Mais je ne me fais pas de soucis pour lui ; son pouvoir de nuisance est inversement proportionnel à sa taille.

Cet enfant a un grand avenir en politique. 

 

 

 

 

 

Publicités
Cet article, publié dans La douce jungle de la Tanière, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Avis à la population !

  1. pakita dit :

    J’en ris et j’en pleure à la fois.
    Je crois que je n’arriverais plus à supporter ce genre d’énergumène…
    Je croyais, avant, que c’était une forme d’innocence. Aujourd’hui, je crois que les petits emmerdeurs deviennent de grands emmerdeurs.
    J’ai été prof de musique pendant 15 ans. Jamais je n’ai eu, heureuse que je suis, à gérer ce genre de gosse. Je crois que je n’aurais eu aucune patience.

  2. Cassy dit :

    J’ai bien l’impression que l’anthrax se reproduit a une vitesse faramineuse. Ptdr

  3. Ping : Plutôt nus qu’en fourrure, qu’ils disaient… | Blog de la girafe et du dinosaure

  4. Ping : Si ce n’est toi, c’est donc ta (petite?) sœur | Blog de la girafe et du dinosaure

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s